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A quoi sert l'histoire ?

26 Mars 2010 , Rédigé par profs Publié dans #Culture - Art - Musique

Un texte peut-être un peu long... mais laissez-vous porter par l'enthousiasme et le brillo de cette grande historienne. Vous comprendrez alors pourquoi vos professeur(e)s d'histoire sont si exaltés lorsqu'ils vous parlent du passé (alors que vos paupières sont lourdes =). Bonne lecture ! M. Gaudin


Chronique d’Arlette Farge

France-Culture, La Fabrique de l’Histoire par Emmanuel Laurentin — 8 janvier 2010

Accéder au site de l’émission…


Je crois que tant qu’il y aura de l’humain, il y aura de l’histoire. C’est la matrice de la vie.

A peine né, elle nous recouvre, elle enrobe notre être de ce qui fût. Et nul n’y échappe. Ainsi sommes-nous le fruit des générations antérieures, donc de leurs passions, de leurs désirs, mais aussi de leurs égarements, erreurs, crimes, tueries. Et de cette chaîne ininterrompue d’évènements passés, nous sommes héritiers, mais des héritiers au sens actif du terme, donc maîtres de cet héritage social, culturel et politique venu de loin. Donc c’est avec lui, cet héritage, qu’il faut prendre langue pour devenir. Mais la vie, elle n’est histoire que si, en s’inscrivant dans l’instant, donc dans le temps, elle aborde immédiatement la rive de l’autre, autrui. Nous et je sont inséparables face à l’histoire. C’est ce qui organise et ses sens et ses dérives. Alors dès lors que faire de cette histoire à nous octroyée dès que l’on arrive au monde ? Comment la recevoir ? Et à quoi sert l’instruction du passé ?

Alors, peut-être qu’il faut d’abord je crois se dépouiller des idées reçues, venues de la nuit des temps, déblayer le terrain miné des certitudes, éloigner de soi la fausse idée qu’à l’origine les cieux étaient clairs et purs. Il n’exista pas de commencement glorieux, et c’est pourquoi l’histoire est nôtre. Elle nous rassemble et elle nous ressemble.

Non, elle n’est pas une longue chaîne successive d’évènements qui possèdent une direction cohérente. Non, l’histoire ne fut pas plus barbare hier qu’elle ne l’est aujourd’hui. Oui, elle est intempestive, elle est ironique, elle est saccadée, disruptive. Elle est à l’image du désordre, même si bien sûr s’y profilent des logiques et des continuités. Non, l’histoire n’obéit pas à des systèmes de causalité linéaire qui la feraient aller magiquement d’un point à un autre. Oui, elle est imprévisible. Il n’est pour cela que de savoir guetter les évènements là où on les attend le moins, saisir parfois leur retour, non pour y lire de la répétition, mais pour connaître et visiter les scènes où ils se sont joués des rôles très différents. Mais oui l’histoire se fabrique, et les peuples le savent bien, qui en détournent parfois abruptement le cours. Oui, elle est fille des femmes et des hommes en société et elle pèse sur eux tout en les envahissant d’autant de lumière que d’opacité. Non, l’histoire ne donne aucune leçon, elle n’enseigne ni le bien, ni le mal, mais elle est tenace et têtue, car dans son imprévisibilité créatrice, elle colle à la peau de nos sociétés et ne revient jamais sur elle-même. Elle court, elle court, elle court à la vitesse du temps, et les peuples parfois y perdent ou leur souffle ou leur âme.

Nietzsche écrivait qu’il ne veut « servir l’histoire que dans la mesure où elle sert la vie ». C’est beau. C’est là tout l’enjeu de la connaissance de l’histoire. La connaître assez pour éclairer le présent et l’avenir. C’est un vœu pieu, pourrait-on dire bien sûr, une facilité. Ce n’est pas si sûr. Si l’historien veut bien se décider à transmettre à ceux qui l’écoutent, qu’il entreprend non seulement un récit, mais une rencontre, une rencontre effective avec les consciences, les sentiments, les instincts, l’amour. Une rencontre pour mieux analyser les lacunes, déchiffrer et reconnaître les moments où les sociétés se sont dérobées à l’altérité, les instants où au contraire elles ont fait de l’altérité leur champ de bataille. Mais savoir que l’histoire est plus chaotique qu’ordonnée donne en fait beaucoup de liberté. S’il l’on y réfléchit bien. Car cela permet de résister au présent. Alors à l’historien je crois de faire que ses analyses et interprétations offrent un lieu habitable pour ceux qui l’entendent. Car rien dans son savoir ne doit rendre quiconque prisonnier. Puisqu’il ne détient pas la vérité, mais de la véridicité. Son retour sur le passé s’enrichit de sa nécessaire empathie pour le présent. Car l’histoire ne sert à la vie que si ceux qui la transmettent empoignent vraiment les inquiétudes et les détresses du présent.

Elle n’est pas non plus un lieu de mémoire, ni l’exploration erratique et instrumentalisée des figures emblématiques du passé. On ne jette pas Guy Moquet en pleine classe d’histoire sans lui donner un contexte historique, sans donner à la discipline historique sa place essentielle dans les études. On ne met pas de force Camus au Panthéon pour faire croire que l’homme révolté est celui qui a décidé de l’y mettre. L’historien a la lourde responsabilité d’instruire le passé dans sa vitesse, dans ses improvisations et fulgurances, car c’est véritablement avec ses fureurs secrètes, ses agitations fiévreuses et ses syncopes, comme le disait Michel Foucault, que s’aperçoit le corps même du devenir. Oui, l’histoire a des syncopes. Et s’il n’est pas question de la juger, il est nécessaire de l’écrire à la fois avec l’encre du temps d’aujourd’hui et celle d’autrefois.

Car l’historien a le pouvoir de délivrer des mots simples et forts pour comprendre et faire comprendre cet héritage. Cet héritage qui n’est jamais un acquis mais qui est fait d’un ensemble aux couches hétérogènes. Avec son langage, il peut alors rendre visible cette hétérogénéité, en la dénouant peut-être, en ne rendant plus personne dupe, en donnant au savoir une image de vie capable de construire autrement qu’auparavant. Elle est en effet la multitude des défaillances apprises et cela ne fait pas qu’on enseigne forcément le cynisme quand on enseigne l’histoire. Mais peut-être l’esprit de justice et la force de l’altérité. Passeur, moi je crois que c’est ça, l’historien est passeur. Passeur, l’historien aime la vie. Le désabusé, le nostalgique, le contempteur n’est historien que pour le pire.

Peut-être un des enjeux de l’histoire est-il d’aimer suffisamment l’humain pour permettre que soient éminemment visibles, déchiffrables les lieux et les systèmes où à la domination succède la domination.

Dès lors il lui faut enseigner de s’arracher à l’histoire.

Arlette Farge

8 janvier 2010

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